Mon premier jour en Inde : j’ai touché la mort avant de renaître.

Dans quelques jours, cela fera deux ans que je me suis envolée pour l’Inde. Tout un tas de souvenirs me reviennent à l’esprit en ce moment, des émotions liées à ce départ remontent à la surface et réveillent des mémoires.

Une drôle d’expérience, à la fois terrifiante et bienfaisante

Je viens d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport de New-Delhi. Je suis excitée par cette nouvelle aventure mais aussi complètement angoissée à cause de tous les témoignages que j’ai pu lire sur internet avant de partir.

Apparemment, certaines personnes tombent dans la folie alors qu’elles viennent à peine d’arriver en Inde. Le syndrome Indien, comme l’appel le Dr Airault, le décrit comme tel : le syndrome du voyageur évoque, dans des cas de crises aiguës, des bouffées délirantes qui révèlent une paranoïa prononcée. La personne est d’abord victime d’une angoisse sans origine apparente puis peut basculer vers une peur irraisonnée d’être attaquée, suivie, épiée mais aussi cible d’un assassinat.

Pas découragée pour autant, j’entends bien ne passer à Delhi que deux jours, puis je prendrais un vol à destination de Dharamsala. Mais il va bien falloir passer par cette étape urbaine et je prévois de me couvrir plus qu’il n’en faut : sarouel, chemise longue, foulard pour les cheveux et lunettes de soleil. J’ai espoir qu’on me remarquera moins vêtue ainsi. Je crois que j’ai l’air d’un agent secret déguisée en hippie.

Entre peur et folie

Après un rapide bonjour au service de l’immigration qui aura validé le précieux visa de six mois, je me dirige vers la sortie. Soudain, la panique me gagne.

-Mais si je devenais folle moi aussi, à peine sortie de l’aéroport ?

Valise sur le dos, je me décide enfin à sortir, après avoir fumé deux cigarettes plus lentement que jamais. Tandis que je tire une ultime taffe, je tente de me préparer psychologiquement à ce qu’une horde de taxi se jette sur moi, m’arrache quelques touffes de cheveux au passage et m’impose un prix exorbitant.

Finalement, tout est calme et personne ne tente de me kidnapper (sur l’instant je crois que j’étais presque déçue).

Je fais quelque pas et aperçois tout de suite un comptoir de taxi prépayé, je n’ai qu’à indiquer l’adresse de ma destination et le réceptionniste me fait payer le juste prix. Rassurée, je suis prise en charge et m’installe dans une voiture confortable. Je suis excitée comme une gamine, l’angoisse de ce premier contact indien s’est estompé plus rapidement que je ne pouvais l’espérer. Nous roulons dans la lumière du petit matin à travers Delhi. Je regarde partout. Mes yeux émerveillés parcourent les rues et déjà je me sens pleine de gratitude.

Mes narines quant à elles, sont particulièrement sollicitées. En quelques secondes à peine, une odeur en remplace une autre, allant du pneu grillé saupoudré de safran à une fragrance d’encens au relent de pisse… tout se mélange.

J’essaye d’apercevoir le ciel à travers la vitre cependant seule une lumière jaunâtre semble s’extirper du matin. New Delhi est l’une des villes les plus polluée du monde et cela se remarque immédiatement. Mais peu m’importe, très vite je rejoindrais les montagnes du nord où l’air ne saurait être plus pur.

Le chauffeur qui ne m’a pas adressé un mot depuis notre départ m’indique du bout de l’index une minuscule rue où il ne peut s’engager. Ni une ni deux, j’enfile ce sac qui contient toute ma vie .

C’est lourdement chargée que j’avance dans la ruelle sombre et malodorante. Heureusement, je parviens sans mal à rejoindre l’entrée de l’établissement. Après m’être débarrassée de mon chargement et même si l’eau chaude n’est pas en option, j’apprécie la douche fraîche qui me nettoie de ces nombreuses heures de trajet. Je me sens neuve et prête à me mêler à la population que j’entends grouiller dehors. Avant cela, je m’installe pour me délecter d’un café soluble au sein du restaurant de l’hôtel.

Il aura suffit d’une heure entre mon arrivée en Inde et cette découverte qui fait froid dans le dos

Face à ma table, celle d’un homme d’une quarantaine d’années, les traits tirés et la mine bien grise pour un touriste blanc. Il porte maladroitement une tasse fumante à ses lèvres gercées puis la repose en silence… comme il le fera dans quelques secondes.

J’étais plongée dans mes rêveries, je ne l’ai pas vu tout de suite, je ne l’ai pas entendu. J’ai simplement relevé la tête dans sa direction pour réaliser qu’il ne bougeait plus. Dans la seconde et dans l’élan d’un reflex, j’accours vers lui. Il est assis la tête penchée en arrière, les yeux grands ouverts et la langue pendante. J’effleure son épaule, paniquée, « monsieur, monsieur ! » seule ma langue maternelle est capable de sortir de ma bouche en cet instant. Les autres clients me regardent en silence mais personne ne bouge. J’appose mes doigts sur sa gorge, cherchant le frémissement de son cœur, mais rien. C’est fini.

Je bondis alors vers la réception pour qu’ils appellent les secours, même si je sais qu’il est déjà trop tard. C’est avec le bout des doigts glacés par la peau morte que je viens de toucher que je remonte dans ma chambre, où je m’effondre, choquée.

Tirer des leçons de chaque épreuve

Quelle leçon dois-je apprendre ici ? Pourquoi suis-je confrontée à la mort dès mon arrivée ? Je suis dans le vague et mon estomac est noué. Soudain, je repense à ce voyant que j’ai rencontré quelques mois plus tôt et qui m’avait présenté cette carte : la Mort, comme une nouvelle vie qui s’annonçait.

Je suis ressortie de ma chambre huit heures plus tard, encore désorientée par cette scène macabre. Le réceptionniste n’a aucun élément à me fournir ni au sujet de ce décès, ni de cet homme, mis à part qu’il était d’origine Suisse. Peut-être avait-il lui aussi subi le syndrôme Indien, peut-être s’était-il perdu en route, peut-être était-il malade… mes questions resteront sans réponses.

Malgré le fait qu’il soit difficile pour moi de clore cette expérience par cette unique information, je sais que ma vie doit continuer et que mon voyage n’a pas encore démarré.

Une chanson qui change tout

Deux jours plus tard, me voilà sur le point d’embarquer pour ma destination finale, Dharamsala. Je monte dans l’avion et l’hôtesse me place au premier rang. Comme à chaque fois que je prends un avion, j’ai de la musique dans les oreilles, et le morceau qui arrive va me faire fondre en larme sans que je ne m’y attende : Thank you d’Alanis Morissette.

Ça faisait un bail que je l’avais dans ma playlist, et je n’avais jamais vraiment prêté attention aux paroles. Là je ne sais pas pourquoi, mais il n’y avait rien d’autre que la voix d’Alanis qui comptait et…

Merci l’Inde,

Merci à toi, terreur

Merci à toi, désillusion

Merci à toi, fragilité

Merci à toi, conséquence

Merci, merci à toi, silence

Et si je cessais de t’accuser de tout ?

Et si, pour une fois, je savourais pleinement le moment ?

Oh combien il est bon de te pardonner enfin

Pourquoi ne pas embrasser toute la douleur d’un trait ?

 

Merci l’Inde

Merci à toi, terreur

Merci à toi, désillusion

Merci à toi, fragilité

Merci à toi, conséquence

Merci, merci à toi, silence

J’ai lâché prise au bon moment

Je possédais bien plus que ce que je pouvais

Ce moment où j’ai sauté

Fût le moment où j’ai pu toucher terre.

Et si on cessait d’être masochiste ?

Et si tu te rappelais ta divinité ?

Et si on écarquillait grand les yeux sans rougir ?

Et si on cessait d’associer la mort et l’arrêt ?

 

Merci l’Inde,

Merci à toi, providence

Merci à toi, désillusion

Merci à toi, néant

Merci à toi, clarté

Merci, merci à toi, silence

… Vous comprendrez donc la puissance des paroles (qui sont, il faut l’avouer, bien meilleures dans leur version originale en anglais.) Grâce à ses mots j’ai su répondre à mes questions, avec du recul, j’ai su qu’il fallait d’abord que j’assiste à la mort pour pouvoir renaître.

Namasté les gens bien.

 

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